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14.12.09 Mettez-vous
dans la peau d’un étudiant qui, la même année, doit écrire un mémoire de
recherche et préparer un concours de recrutement. Étrange situation que la
sienne : d’une part on lui demande de rendre ses performances le plus
strictement conformes aux attentes d’un jury qui a sur chaque sujet une
doctrine établie et qui jugera sa capacité de faire exactement ce qu’on
s’attend de lui ; d’autre part on l’incite à définir lui-même l’objet
de son étude, à prendre librement position dans le débat scientifique, à
faire preuve d’originalité dans ses conclusions. C’est le grand écart
entre deux exercices intellectuels opposés. Il
y a toujours eu, dans chaque promotion universitaire, quelques étudiants qui
tentaient de passer un concours et en même temps de préparer une maîtrise ou
un DEA, plus récemment une année de master. Rarement ces grands travailleurs réussissent
les deux, et souvent ils renoncent en cours de route à l’une des deux
entreprises. La
réforme que le gouvernement actuel cherche à imposer, depuis 2008, contre
l’avis de tous les syndicats, de toutes les associations et sociétés
savantes, je dirais de toutes les personnes raisonnables, est précisément fondée
sur la simultanéité de la formation diplomante (master) et de la préparation
aux concours de recrutement (Cape, Capes, Agrégation, etc.). Non contents de
cette superposition, et soucieux de supprimer l’actuelle année de stage
post-concours, les ministères compétents prétendent introduire dans la même
année de master 2 une période de stage dans une classe. Le
temps n’étant malheureusement pas élastique, les ministres ont pensé de
comprimer les trois éléments qui doivent, selon leurs vœux, rentrer à tout
prix dans la même boîte. Ainsi, ils ont fortement réduit les épreuves des
concours, laminé le stage et écrasé la recherche qui aboutit au diplôme. Les
trois entités moribondes qui cohabiteront dans les futures formations-préparations
seront le spectre d’un vrai concours, le fantôme d’une expérience
professionnelle et le cadavre d’une initiation à la recherche. Si
quelque normalien surdoué pense encore défendre l’excellence en la
confondant avec la vitesse (quelle gloire, que d’être agrégé à 22 ans !),
il est grand temps qu’il se détrompe : le télescopage obstinément voulu par
le gouvernement va mettre en pièces et l’élitisme des concours et la démocratie
universitaire. Sans compter la formation professionnelle : tout le monde a perdu
dans cette année de folles discussions, les partisans des disciplines, les
adeptes de la pédagogie, les défenseurs de la sélection. La surdité et
l’aveuglement ministériels ont fait table rase. Le
retour à la raison voudrait qu’on cesse de tricher sur le mot mastérisation,
en lui donnant le sens clair et unique d’accès aux concours sur la base
d’un diplôme de master, et non pas de transformation subreptice des concours
en diplômes. Une fois cette clarification obtenue, il faudrait qu’on cesse de
tous côtés d’inventer des solutions tarabiscotées à un problème qui,
aussi mal posé, ne peut pas trouver de solution. Si on veut hausser le niveau
de formation des futurs enseignants (comme on l’a déjà plusieurs fois fait
depuis que l’école publique existe, à la plus grande satisfaction de tous)
il faut accepter qu’une meilleure formation soit aussi une formation plus
longue. Essayer de supprimer une année en faisant semblant d’en ajouter une
autre n’est ni sérieux ni honnête. Faire une réforme sans en payer le prix,
c’est la vouer à l’inefficacité. Si l’État veut des fonctionnaires
mieux formés il doit mieux les payer, après avoir investi davantage dans leur
formation (notamment par des bourses), et ceux-ci doivent accepter de faire des
études plus longues et plus difficiles. Mais
ce retour à la raison n’a guère de chance de survenir tant que les ministres
de l’enseignement supérieur et de l’éducation nationale persistent dans
une politique qui associe d’une façon inédite et spectaculaire le despotisme
à la confusion." Paolo Tortonese Professeur de littérature française à
l’université Paris-III Sorbonne nouvelle
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